[Une déclaration à] Nicolas Fargues : à l’épreuve de la mélancolie

fargues derrière toi

Paris XIVe, l’après-midi, l’été, une terrasse de café coincée entre le boulevard et la bouche de métro.

Mon amie Lisa et moi devisons : faner nos plus belles années à user nos mom jeans à l’ombre d’un amphithéâtre frappé d’un éclairage au néon que les morgues les plus modernes envieraient, plus qu’assez.

Le nez plongé dans la crème de mon café, je croise le regard d’un passant, quarantaine sportive. Coup d’œil furtif, je me décompose, ma mémoire photographique fait son œuvre.

A ma mine livide, ma comparse s’inquiète. A peine ai-je la force de balbutier : NI.CO.LAS.FAR.GUES.OH.PU.TAIN.

« Qui c’est ? Tu le connais ?

– J’aurais aimé…

– Vas-y, fonce alors, va le saluer !

– Non… Je vais décéder dans la seconde si je l’approche de trop près.

– Vas-y, où tu le regretteras !

– Ok… Je suis comment, là ? »

Je me lève. Mes jambes répondent mollement à mes sollicitations contradictoires. Y aller et pleurer ? Retourner zoner à ma terrasse fétiche ? Y aller et rester muette ?  Trois mètres nous séparent mais ma cible se déplace de plus en plus rapidement. Comment l’interpeller ? Nicolas ? Monsieur Fargues ? Hey, Nico ? Nicolas, mais quelle surprise !

Les réponses les plus élémentaires sont dans la nature même de ma maladresse. Je percute une pomme de pin, manque de me fendre la cheville, ma main tendue touche son bras, il se retourne, je me rétablis avec l’élégance d’un albatros mazouté. Mon âme fait sa révolution autour de cette silhouette élancée, citadine et, somme toute, parfaitement humaine. Le souffle court, je hurle à moitié : « Nicolas bonjour, je suis Fargues !»

Depuis cette rencontre aussi mystique que déconfite (« ah oui, vous avez aimé mon livre, mais lequel ? » « J’étais derrière toi, votre premier ! » « Ah non, j’en ai écrit d’autres avant » « Oh *soupir* »), j’ai eu à cœur de découvrir le héros farguien.

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Alors je l’ai convoqué, quatre ans durant, à mon chevet, dans mon sac à main, la poche de ma veste. Entre deux dossiers, une expo-photo, lors d’un périple en train, je l’ai porté. Je l’ai palpé, retourné, respiré à pleins poumons, corné. Ses tribulations ont parfois éclairé les miennes.

Aujourd’hui, je me sens prête à le convier à une réunion privée : juste une table, et puis nous, dans un café un peu paumé, deux étrangers prêts à toutes les surprises que seule la lecture permet encore de produire. Le laisser me citer, avec sa mine amusée, les différentes déclinaisons de sa psyché retorse.

C’est qu’au fil de ses dix romans (plus un en duo avec Iegor Gran, plus le prochain à paraître en 2018), Nicolas Fargues dresse le portrait d’un alter-ego à la contagieuse amertume, compulsant les travers de l’homme moderne à coups de scalpel bienveillants.

Des micros lâchetés de son héros, qui fondent son hédonisme bancal, l’auteur a tracé les contours de la retentissante absence d’un homme à sa propre vie, incapable de se donner les moyens de ses rêves.

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Si j’ai découvert cet auteur par J’étais derrière toi, j’ai dévoré, par la suite et dans le désordre, One Man Show, puis Le Roman de l’été, et puis Le Tour du propriétaire, et puis Beau Rôle, et puis Au pays du p’tit, et puis… Je n’ai pas cherché à l’aimer : ce n’est qu’en pratiquant ses œuvres que sa compagnie m’a été de plus en plus agréable, puis indispensable #accromaispastrop

En écrivant ces lignes, je l’avoue, je crains son sourire sarcastique, mais, déjà, je confonds la figure romanesque avec son parfait inconnu d’auteur, lequel a réussi le pari fou d’élever le pire des hommes moyens au rang de meilleur d’entre nous.

Rien n’échappe à son regard acide, charnel, de la plus petite vergeture à une confortable empathie toute empruntée. Ses fulgurances quant à la nature humaine en font un animal à sang froid frappé d’un génie certain, avec ce substrat de confiance en soi qui lui manque pour briller plus fort.

Alors, se circonscrivant à sa survie quotidienne, il ressasse angoisses et maigres victoires, sous une plume aussi drôle qu’implacablement crue. Entre le rire et le soufre, Fargues a décidé de ne pas choisir.

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Antoine, Romain et les autres, ces tristes sires de papier, partagent une force séductrice en forme de « pourquoi pas », des ambitions aussitôt découragées, une envie non pas d’avancer, mais de stagner un peu moins, sans aucun manifeste, juste en murmurant leurs résolutions entre deux étreintes tièdes.

Le héros farguien : un nomade mû par un besoin viscéral de se comprendre à travers le regard de l’autre. Un type porté par le souci de ce qui meut l’humanité #leprojetd’unevie

Et puis, imprégné de tant de visages, de tout ce suc, de ces cultures, il cisèle et alimente à l’envi sa passion profonde : l’altérité. L’écrivain fascine par son amour de notre condition, aussi fade, aussi douce, aussi acide soit-elle.

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Alors que la porte se referme, Fargues continue de regarder par la serrure. Alors que les invités s’éloignent, il est l’un des rares à se retourner, à accepter de décliner le tri sélectif opéré par nos mémoires afin d’en extraire tout le concentré de brutalité pure, qu’importe si un peu de nos bassesses s’échappe de sa plume et affleure aux yeux de tous.

Aucune envie de faire figure de mentor : Fargues est avant tout un conteur, qui, à l’ombre de son arbre à palabres, narre ce que notre réalité désenchantée lui donne à ressentir. Il faut le voir, évoluant, amer et troublé, dans une époque qu’il connaît si bien qu’il pourrait en dessiner, les yeux fermés, les reliefs tourmentés.

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Ses personnages principaux tirent leur héroïsme de leur aptitude folle à se maintenir à la surface de l’eau, malgré leur tendance fâcheuse à boire la tasse avec délectation, et de l’assumer mollement, sans aucune fierté particulière.

En ce sens pourrait-on les qualifier d’anti-héros, mais ce serait presque nier le respect qui leur est dû. Ils pourfendent le mythe de l’homme fort, pour construire celui de ce mec, celui que vous croiserez rarement dans le métro mais plutôt à la terrasse d’un café lambda, feuilletant le dernier Echenoz tout en sirotant une bière brune dont il n’a pas vraiment envie, se demandant pourquoi tant de bruit autour du surclassé café de Flore. Où il finira tout de même la soirée, à regret.

A y regarder de plus près, il est clair que Fargues maîtrise l’art de tourner la lumière loin de son minois de modèle, et toujours plus près de ces non-dits qui fédèrent une nation toute entière (Au pays du p’tit). Il anticipe génialement l’ire dont il fera l’objet. Et n’en a cure. Et y va, la plume aiguisée, tendre encore, malgré les coups de maillets qu’il s’inflige. Mais qu’expie t’il donc ?

Fascination pour les solutions les plus alambiquées, goût prononcé pour l’auto-satisfaction, j’ose imaginer que sa narration n’est que le miroir déformant d’un auteur à la touchante humilité, prêt à saccager les moindres recoins de son intérieur bourgeois, remettant tout en cause pour le sourire d’une passante croisée par (beau) hasard #nonpasmoi

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Il s’affiche en soon to be vieux beau aux côtés du toffee Iegor dans un Ecrire à l’élastique dont on ressort hilare et rougissant. Ces mecs-là sont d’une dualité toute romanesque, offrant, à eux deux, le visage singulier de l’homme de notre vie.

Mais n’a-t-il jamais été amoureux, le héros farguien ? Comment le pourrait-il, tant le caractère organique du sentiment amoureux l’obsède, au point d’en soustraire, irrémédiable lucidité, tout le romanesque fondateur de nos premiers émois, déçus puis rebâtis, piétinés puis chéris, cycle inexorable ? Sa fascination pour les amours prodigieusement décevants participent à l’élever au rang d’adorable goujat, de salaud désirable, d’égocentrique délicieux.

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Fargues ne cache rien à son lecteur. Il refuse les ordonnances strictes de sa caste, dont il détricote les codes avec délectation, s’appliquant à faire voler en éclats l’armure que chacun met une vie à se fabriquer. Et la sienne, au passage.

De sa médecine, nul ne ressort indemne. Et c’est parce qu’il pratique sur lui-même sa propre chirurgie qu’il se fait tout pardonner, empêche le malaise, créant, au contraire, l’impulsion de l’explorer plus profondément encore et puis de veiller sur lui, de loin, sans qu’il ne le devine #enmodejoséphineangegardien

Parfois, je consulte ses romans comme on appelle un ami de (plus ou moins) bon conseil. Parce que dans ses constatations orphelines de réponses évidentes, il y a un peu des miennes. Et à deux, toujours plus forts, non, Nicolas ?

 

Bibliographie :

  • Le Tour du propriétaire, Paris, P.O.L.,
  • Demain si vous le voulez bien, Paris, P.O.L.,
  • One Man Show, Paris, P.O.L.,
  • Rade Terminus, Paris, P.O.L.,
  • J’étais derrière toi, Paris, P.O.L.,
  • Beau Rôle, Paris, P.O.L.,
  • Le Roman de l’été, Paris, P.O.L.,
  • Tu verras, Paris, P.O.L.,
  • La Ligne de courtoisie, Paris, P.O.L.,
  • Au pays du p’tit, Paris, P.O.L., 2015
  • Ecrire à l’élastique, (avec Iegor Gran) Paris, P.O.L., 2017
  • Je ne suis pas une héroïne, Paris, P.O.L., 2018 #hâtemoinonàpeine
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(ndla : je ne vous le dirai jamais assez, lâchez tout, votre verre ou votre chéri(e) et venez liker la page FB du blog; de plus, cliquez sur les mots soulignés dans l’article. A la clef? Du vrai bonus pour vos oreilles et vos yeux! Bisous!)

Lorsque l’on songe à un artiste qui nous laisse dans un état similaire à la jeune fille de la photo, on ressent parfois l’envie de le côtoyer, d’en savoir un peu plus sur lui. Aime t’il les boissons sucrées ou le café en dosettes, apprécie t’il la musique classique, trouve t’il l’inspiration au bord de l’eau ou les pieds sur le bitume ? De nombreuses interrogations qui se résolvent souvent, il est temps de se l’avouer, à grands coups de thé-croissant, une poignée de magazines people à la main.

Le fait de vouloir s’insérer dans leur psyché autant que dans leur quotidien, dans leur lit autant que dans leur assiette rappelle à quel point l’altérité modèle toute notre condition: l’autre, c’est un presque nous amélioré ou empiré, qui nous attire, fort, fort.

Et lorsque l’on observe les artistes devenus stars, on aimerait leur exprimer tout ce que leur œuvre a apporté à nos vies, leur rendre un peu de toute cette lumière. Le problème vient du fait qu’en général, tous ces beaux sentiments se changent en un seul et même cri « Patriiiiiick !!!! Léoooooo !!!!! ». De loin, cela fait très peur. Bon, ok, de près aussi.

Parfois, l’hystérie cède le pas à la tétanie, comme à la vue des chiffres du chômage. Je me souviens avoir croisé Nicolas Fargues sans pouvoir exprimer une seule phrase correcte : les jambes molles, les mains frissonnantes, j’avais dans l’idée de lui présenter un compliment très spirituel…lequel se réduisit à un murmuré « j’aime beaucoup ce que vous faîtes ».

Les stars semblent parfois nous considérer dans notre ensemble, c’est-à-dire telle une masse informe et hurlante, implorante et scrutatrice, les pupilles rivées sur leur poids et leurs conquêtes.

Reste que pour nous, public, il serait si bon de se sentir considéré dans son individualité, son histoire personnelle, la cuillère en bois en guise de micro. Mais il n’en est rien et la star a son existence propre, ses préoccupations. Alors sa main tendue se fait molle, son regard est vague, sa parole stéréotypée. Comme si l’artiste se sentait contraint d’établir une distance, craignant la manifestation de notre liesse.
La foule, elle, regrette le temps où il prenait plus de plaisir à lui sourire, à se souvenir de quelques visages, à serrer des mains, à oublier le succès pour ne voir que la tendresse de ceux qui le portent aux nues.

Ce conformisme face à la foule se comprend autant qu’il interroge. Va t’il contaminer leur art? Dès lors, qui ranimera la flamme de la bonne vieille attitude punk, capable de grands poings levés au nez des biens pensants? Y’ en aura t’il, des Maurice Pialat, qui auront l’audace d’un « si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus » ? Lesquels se souviendront des cafés-concerts déserts, des connaisseurs qui les invitaient à vider quelques verres après un énième vernissage raté ?

Un rêve ? Plutôt une hâte : que les stars descendent de la scène afin de jouer, de peindre, de dessiner et de chanter les pieds nus entre nos tables, au plus près de nous ! Promis, on essaiera de hurler à voix basse…

Hauts les cœurs !

Crédit photo@Milkcheck.fr

« Let’s talk about sex»

parental advisory

Et, à ce titre, rien ne vaut une immersion en terrain inconnu.

Du courage.
Je m’interroge sur la situation des livres interdits. Entre la section « Développement personnel » et « Naissance », je localise un micro rayon, une colonnade de cent quatre vingts centimètres sur quarante. Une fantaisie face au colossal rayon Régime-minceur et, lui faisant face telle une réponse/une cure, le secteur « Cuisine ». L’ultime pugilat entre bonne chère et mauvaises graisses, un délice de paradoxe.

La place semble désertée, juste quelques futures mamans et des chefs de rayon affairés. Pourtant, j’hésite: ne devrait-on pas attendre la bonne rencontre avant de se lancer dans de telles lectures ? Et si cela me renvoyait à une nouvelle sexualité, trop cérébrale, vide de toute spontanéité? Mais renverser les a priori de mes congénères homo sapiens aux ébats officiellement accomplis, cela n’a décidément pas de prix.

Admettre qu’on veut savoir…
Pas envie de m’endormir devant mon ordinateur, en mode navigation privée. L’objectif de cette immersion est aussi d’admettre que cette thématique est trop volontiers abandonnée à une triviale grivoiserie plutôt que d’être abordée frontalement. Un éternuement dans mon dos et je me jette sur le premier livre qui traîne : « Bientôt Papa ». La belle affaire.

Nouveau calme environnant. Je tend la main. Des éclats de rire. En nage, je fais mine de me passionner pour l’insondable « Comment réussir ses recettes à base de Kiri ». Une bande d’ados laisse éclater des voix en mue, et s’attarde à mes côtés, feuilletant le Kâmasûtra. Amateurs, va.

…et réaliser qu’on n’est pas seul dans ce cas.
Quelques hommes solitaires, la soixantaine boudeuse, se risquent à parcourir des yeux ledit rayon. Ils ne tremblent pas, se contentent de lire les titres roses, blancs (code couleur discutable) sans les toucher, tels des collectionneurs avisés. J’ose jeter un regard vers leurs visages : neutralité de l’expert. Interprétation choisie: « le sexe, bah, il n’y a que les novices et les gamins que ça excite. Moi, j’ai passé l’âge ! ».

Redoublement de confusion sous mon chapeau à large bord (me cacher des regards indiscrets? Moi? Pff). Se documenter, est-ce impudique, ouvertement déviant ? Et si je filais plutôt avec un énième ouvrage de facture plus classique ? Un bon Nicolas Fargues, un Camus, un passe-montagne, tout est bon pour éviter la remise en question.

Deux jeunes femmes s’avancent. « D’après toi, comment je pourrais réussir à lui faire ÇA? » soupire l’une d’elle, sous la mine désolée de l’autre. Tout un programme! Mais où sont-elles donc passées, les conversations badines entre amis, autour de deux cafés latte? Celles qui vous empêchent de vraiment regarder dans les yeux  leurs  tendre moitiés? Planquées à l’ombre d’un volume de « Cinquante Nuances de Grey », je suppose?

Je sais que je ne sais rien.
Une pause dans le fourmillement incessant de chalands m’indique le signal du « défi à soi-même de la journée ». Le crissement d’un chariot : je serre les dents, m’efforçant de faire taire mes craintes puritaines, ancrées dans chacune de mes phalanges tremblantes.

J’arrache de sa gangue de teck premier prix ma cible. Rien de neuf sous le soleil, si ce n’est le plaisir de lire une auteure qui, enfin, pose des substantifs précis et fournit un éclairage sincère sur ce qui reste un apprentissage, souvent relégué au bon-vouloir des partenaires (plus ou moins pédagogues) et de films en clair-obscur. L’instinct donc, et puis, surtout, la chance. Beaucoup de chance…
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Assumer toutes ses lectures.
Alors je me plonge dans mon livre, je souris, je redécouvre. Je tourne fébrilement les pages, avec la mine de quelqu’un qui brave un interdit, a brûlé la voiture du maire par erreur, qui a critiqué un artiste sans savoir que son interlocuteur était l’artiste en question et…c’est là que je repère une lectrice de quatre-vingts ans environ sur mon aile droite. Elle fixe la couverture, suivi d’un clin d’œil complice… Really ?

En caisse, je présente quatre ouvrages, dont trois de cuisine.  Pâtisserie et câlineries, pourquoi choisir?

Haut les cœurs !

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